‘‘Transformation locale : un potentiel encore sous-exploité’’
Par Sofiane Lorofolo Amine
Abidjan, le 29 décembre 2025 – Encore marginale dans le paysage agricole ivoirien, la filière gingembre cherche à changer d’échelle. Alors que la récolte démarre dans plusieurs régions du pays, producteurs et transformateurs misent sur une culture jugée rentable mais freinée par une faible structuration, des rendements limités et un déficit d’équipements. Soutenue par la recherche et confrontée aux effets du changement climatique, la filière pourrait, à terme, devenir un levier de diversification agricole et de création de valeur locale.
Une production modeste face aux géants africains
En Côte d’Ivoire, la filière gingembre avance à pas mesurés. La production nationale est estimée à environ 7 000 tonnes par an, un volume encore très en deçà de celui de pays voisins comme le Nigeria, le Cameroun ou le Mali, qui se sont imposés comme des acteurs majeurs sur le continent.
Pourtant, l’intérêt pour cette culture ne faiblit pas. On dénombre près de 1 270 producteurs engagés dans la filière, principalement à petite échelle. Mais seuls 20 % d’entre eux sont regroupés en associations, signe d’un secteur encore peu structuré, où l’organisation collective reste l’un des principaux défis.
Une filière rentable qui attire les producteurs
Malgré ces limites, le gingembre séduit. La raison est simple : la rentabilité.
« Le kilogramme se vend actuellement à 1 000 francs CFA. Pour un tas de 50 kg, cela vous fait 50 000 francs CFA », explique Kouamé Koffi, président de la filière gingembre en Côte d’Ivoire.
Dans un contexte où de nombreuses cultures vivrières peinent à garantir des revenus stables, le gingembre apparaît comme une source de revenus intéressante, notamment pour les petits exploitants. L’essentiel de la production est écoulé sur les marchés nationaux, où la demande reste soutenue, aussi bien pour la consommation fraîche que pour les usages transformés.
Transformation locale : un potentiel encore sous-exploité
Dans les rayons de certains commerces, le gingembre ivoirien se décline déjà en jus, poudre ou gingembre séché. Mais ces produits restent encore peu visibles et faiblement industrialisés.
« Les machines qui produisent en grande quantité se trouvent à l’étranger. Et quand on a la possibilité de les acquérir, on a un problème de maintenance », explique le Dr Opportune Kouadio, présidente de l’Association des transformateurs de gingembre.
À ces contraintes techniques s’ajoute un autre obstacle majeur : l’accès à la matière première. Les transformateurs peinent à s’approvisionner de façon régulière, tant en quantité qu’en qualité, sur l’ensemble de l’année. Une situation qui freine l’essor d’unités de transformation capables de répondre à la demande locale, voire régionale.
es zones de production bien identifiées
La culture du gingembre est aujourd’hui concentrée dans plusieurs zones agricoles du pays, notamment autour de Koun-Fao, Bongouanou, Tiassalé et Divo. Ces régions offrent des conditions agro-climatiques favorables, mais les rendements restent faibles.
La productivité moyenne est estimée à 7 tonnes par hectare, un chiffre très éloigné des performances enregistrées ailleurs dans le monde, comme en Indonésie, où les rendements atteignent 28 tonnes par hectare.
Des pratiques agricoles encore rudimentaires
Cet écart de productivité s’explique en grande partie par les méthodes culturales.
« Les producteurs sèment le gingembre avec des dabas et utilisent des machettes. C’est une méthode très lente », souligne Kouamé Koffi.
Le manque de mécanisation, l’utilisation limitée d’intrants améliorés et l’insuffisance de formation technique pèsent lourdement sur les rendements. À cela s’ajoute l’impact du changement climatique.
Climat et irrigation : un défi de plus
La variabilité de la pluviométrie a fortement affecté les cycles de production ces dernières années. Des périodes de sécheresse plus longues ou des pluies mal réparties entraînent une baisse des rendements et une irrégularité de l’offre.
Pour les acteurs de la filière, la solution passe par l’investissement dans l’irrigation, notamment le goutte-à-goutte, perçu comme une réponse durable pour sécuriser la production.
L’appui de la recherche pour changer d’échelle
La filière bénéficie toutefois d’un accompagnement scientifique. Le Fonds interprofessionnel pour la recherche et le conseil agricole (Firca) travaille à l’amélioration des performances de la culture.
Selon les projections, des variétés à haut rendement pourraient être mises à disposition des producteurs d’ici 2027, avec des rendements pouvant atteindre près de 20 tonnes par hectare. Un saut qualitatif majeur, susceptible de transformer profondément la filière.
Vers une structuration indispensable
Pour les experts comme pour les producteurs, l’avenir du gingembre ivoirien dépendra de plusieurs leviers :
- une meilleure organisation des producteurs,
- l’accès au financement et aux équipements agricoles,
- le développement d’unités locales de transformation,
- et une adaptation aux changements climatiques.
Encore marginale à l’échelle régionale, la filière gingembre dispose pourtant d’un potentiel économique réel. Si les efforts de structuration et de modernisation se confirment, elle pourrait devenir, à moyen terme, une culture de diversification stratégique pour l’agriculture ivoirienne.