De Yamoussoukro à Grand-Bassam, la génération Houphouët-Boigny de la “P10” du Lycée scientifique célèbrent une fraternité intacte
Par Dahn Habib Sénamblé
À mesure que les années passent, certains liens se dissipent. D’autres résistent au temps, aux distances, aux parcours de vie et aux bouleversements de l’existence.
Le temps a fait son œuvre. Les visages ont mûri, les cheveux ont blanchi pour certains, les responsabilités professionnelles et familiales se sont accumulées au fil des décennies. Certains vivent désormais hors de Côte d’Ivoire, d’autres sont restés au pays. Quelques-uns ont disparu, emportés par la mort. Pourtant, malgré les années, malgré la distance, malgré les chemins de vie différents, ils ont réussi à préserver ce qui faisait leur force depuis l’adolescence : une fraternité profonde née dans les salles de classe du Lycée scientifique de Yamoussoukro.
Le samedi 30 mai 2026, les membres de la 10ᵉ promotion de cet établissement d’élite, connue sous le nom de “P10”, se sont retrouvés à Grand-Bassam pour célébrer quarante années d’amitié, de solidarité et de fidélité à des valeurs construites dès leur jeunesse autour de la science, de l’excellence et du vivre-ensemble.
Médecins, universitaires, chercheurs, chefs d’entreprises, hauts cadres de l’administration publique ou du secteur privé, installés en Côte d’Ivoire comme à l’étranger, tous ont répondu à l’appel de leurs souvenirs communs. Une manière, pour cette génération, de célébrer quatre décennies d’amitié mais aussi de mesurer le chemin parcouru depuis leurs années de jeunesse à Yamoussoukro.
Dans une ambiance à la fois nostalgique, studieuse et festive, ces anciens élèves devenus médecins, universitaires, chercheurs, hauts fonctionnaires, entrepreneurs ou cadres du secteur privé ont partagé une journée riche en émotions au “JiB’s Resort”, complexe hôtelier situé en bordure de mer.
Une rencontre qui ressemblait autant à une réunion familiale qu’à un rendez-vous de mémoire collective.
Une promotion entrée dans l’histoire du Lycée scientifique
La “P10” n’est pas une promotion comme les autres dans l’histoire du Lycée scientifique de Yamoussoukro.
Créé sous l’appellation initiale de “Lycée garçons de Yamoussoukro”, l’établissement fonctionnait exclusivement comme un internat de garçons. Pendant neuf promotions successives, seuls des jeunes hommes y étaient admis. Mais en 1985, le président Félix Houphouët-Boigny décide d’ouvrir les filières scientifiques d’excellence aux jeunes filles.
Cette réforme marquera durablement l’histoire du lycée. La 10ᵉ promotion devient ainsi la toute première promotion mixte de l’établissement, qui abandonnera son appellation originelle de “Lycée garçons de Yamoussoukro” pour devenir le « Lycée scientifique de Yamoussoukro. »
Un tournant historique que les anciens élèves continuent aujourd’hui de revendiquer avec fierté.
« Nous étions les premières filles du Lycée scientifique. À l’époque, sous l’impulsion du Président Houphouët-Boigny, les meilleures élèves au BEPC avaient été sélectionnées pour intégrer les filières scientifiques », se souvient Dr Angèle Djédjé N’Guessan, dermatologue et vice-présidente de la promotion.
Cette mixité, expliquent plusieurs membres de la promotion, a profondément marqué l’esprit de la “P10”, forgée très tôt autour des notions de respect mutuel, de cohésion et de solidarité.
En terminale, en 1987, cette promotion connaîtra un autre événement marquant : le président Félix Houphouët-Boigny accepte d’être le parrain de la promotion.
Une reconnaissance symbolique qui restera gravée dans les annales du lycée.
Une fraternité qui a résisté au temps
Quarante ans plus tard, les anciens de la “P10” continuent de se considérer comme une véritable famille.
Au fil des décennies, ils ont construit un vaste réseau humain et professionnel reliant Abidjan, Bouaké, Yamoussoukro, Paris, Montréal, Bruxelles, Washington ou encore Dakar.
Les groupes WhatsApp et les réunions périodiques ont remplacé les couloirs du lycée, mais l’esprit demeure le même.
« Nous sommes toujours amis. Nous formons une famille », résume Achi Simplice, président de la promotion.
« Lorsque nous étions au lycée, nous étions très jeunes. Aujourd’hui chacun a construit sa vie, fondé une famille, développé une carrière. Mais lorsque nous nous retrouvons, nous redevenons les adolescents que nous étions autrefois », explique-t-il.
Pour plusieurs participants, ces retrouvailles vont bien au-delà de la simple nostalgie.
Elles permettent d’entretenir un réseau de solidarité extrêmement actif, notamment lors des mariages, des décès, des difficultés familiales ou professionnelles.
« La fraternité constitue un puissant réseau de solidarité personnelle et professionnelle », insiste Dr Angèle Djédjé N’Guessan.
Selon elle, près de 200 anciens élèves restent aujourd’hui connectés à travers le réseau de la promotion.
Un hommage émouvant à un compagnon disparu
Avant le début officiel des activités, plusieurs membres de la promotion ont tenu à effectuer une halte au cimetière de Grand-Bassam.
Dans le silence et le recueillement, ils ont déposé des gerbes de fleurs sur la tombe du professeur Jean-Baptiste Anzouan Kacou, ancien membre de la “P10”, décédé le 21 septembre 2025.
Universitaire reconnu et homme de sciences respecté, le défunt occupait une place importante au sein du groupe.
Le choix du “JiB’s Resort” pour accueillir les retrouvailles n’était d’ailleurs pas anodin. Le complexe hôtelier appartenait au professeur disparu.
Pour ses anciens camarades, organiser cette rencontre dans cet espace représentait une manière symbolique de lui rendre hommage et de maintenir sa présence parmi eux.
L’émotion était palpable chez plusieurs participants au moment des prières et des témoignages évoquant les souvenirs partagés depuis les années lycée.
Des retrouvailles placées sous le signe du savoir
Fidèles à leur culture scientifique et intellectuelle, les anciens élèves de la “P10” n’ont pas limité leur rencontre à des échanges festifs.
Tout au long de la matinée, plusieurs conférences ont été organisées autour de thèmes liés à la santé, à la nutrition et aux enjeux géopolitiques internationaux.
Installés dans une salle de conférence du complexe hôtelier, stylos en main et carnets ouverts, les anciens élèves ont retrouvé les réflexes studieux de leur jeunesse.
Dr Gisèle Abla Semdé a ouvert les communications avec une intervention consacrée au vieillissement en bonne santé.
Face à une assemblée composée essentiellement de quinquagénaires et sexagénaires, elle a insisté sur l’importance de l’hygiène de vie, de l’activité physique et du suivi médical régulier.
« Nous avons décidé de développer un plan d’action pour le vieillissement en bonne santé au sein de la P10 afin de nous soutenir mutuellement », explique-t-elle.
« Notre objectif est simple : vieillir en bonne santé et atteindre les 100 ans », ajoute-t-elle sous les applaudissements.
Le professeur Gbogouri Albarin a ensuite animé une communication portant sur les aliments locaux et les innovations nutritionnelles.
L’universitaire a plaidé pour une meilleure valorisation des produits africains dans les habitudes alimentaires.
« L’alimentation peut être une source de santé comme une source de maladie. Il faut réapprendre à manger intelligemment », a-t-il expliqué.
Le spécialiste a également salué l’esprit d’ouverture intellectuelle de la promotion.
« On ne finit jamais d’apprendre », a-t-il insisté.
Comprendre les crises du monde contemporain
Au-delà des questions de santé, les anciens élèves ont également souhaité réfléchir aux grands bouleversements géopolitiques contemporains.
Le journaliste Bledson Bledou Mathieu, secrétaire général de la rédaction du quotidien Fraternité Matin et spécialiste des questions internationales, a animé une conférence sur les tensions au Moyen-Orient.
Sous le thème : « Iran, Irak, Syrie, Liban, Hezbollah, Israël, Gaza… Pourquoi tant de crises au Moyen-Orient ? », il a proposé une analyse des rivalités géopolitiques et économiques qui alimentent les conflits dans cette région du monde.
Pendant plus d’une heure, les participants ont échangé sur les conséquences internationales de ces crises, notamment sur l’économie mondiale et les équilibres sécuritaires.
Cette séquence intellectuelle a donné à la rencontre une dimension dépassant largement le simple cadre des retrouvailles amicales.
Préparer l’avenir et le cinquantenaire du lycée
La réunion de Grand-Bassam a également servi de cadre à plusieurs séances de travail concernant les futurs projets de la promotion.
Les anciens élèves ont notamment planché sur les préparatifs du cinquantenaire du Lycée scientifique de Yamoussoukro prévu en octobre 2026.
Les festivités doivent se tenir du 8 au 10 octobre à Yamoussoukro avec la participation de plusieurs générations d’anciens élèves.
La “P10” jouera un rôle important dans l’organisation.
Selon Dr Angèle Djédjé N’Guessan, la promotion sera notamment chargée du protocole vestimentaire et de l’organisation du dîner gala.
Les discussions ont également porté sur les célébrations des quarante ans du baccalauréat de la “P10”, prévues en 2027.
Plusieurs membres de la diaspora ont déjà exprimé leur volonté d’y participer.
La solidarité comme principe de fonctionnement
Comme dans toute organisation structurée, les questions financières ont également occupé une partie des échanges.
La trésorière de la promotion a présenté un rapport détaillé sur les cotisations et les dépenses effectuées.
Le bureau a insisté sur l’importance de maintenir une discipline financière afin de soutenir les membres lors des événements difficiles.
Selon les chiffres présentés, seuls treize membres seraient actuellement totalement à jour de leurs cotisations.
Un rappel à l’ordre a donc été lancé afin de renforcer la mobilisation autour des projets à venir.
« L’argent reste le nerf de la guerre », a rappelé un membre du bureau, soulignant que la solidarité du groupe dépend de l’implication de chacun.
Entre nostalgie musicale et ambiance festive
Après les travaux intellectuels et les discussions organisationnelles, les anciens élèves ont laissé place à la détente.
En bordure de plage, autour d’un déjeuner composé de mets africains — attiéké, poisson braisé, aloco, foutou, ignames frites, riz et jus locaux — les conversations se sont poursuivies dans une ambiance chaleureuse.
Puis vint le moment du karaoké et des souvenirs musicaux.
Les chansons de Monique Séka, de John Kiffy ou encore les classiques du reggae de Bob Marley ont réveillé les souvenirs des années lycée.
Le clou de la soirée restera toutefois le ballet zouglou improvisé sur un morceau du groupe VDA, inspiré de l’ancien tube “Ayni” du groupe RAS.
Rires, danses et chants ont alors envahi l’espace en bordure de mer.
Pendant quelques heures, les responsabilités professionnelles, les charges familiales et le poids des années semblaient avoir disparu.
Comme si le temps s’était soudainement arrêté pour permettre aux anciens élèves de la “P10” de redevenir, l’espace d’une journée, les adolescents passionnés de sciences qu’ils étaient autrefois sur les bancs du Lycée scientifique de Yamoussoukro.